Photographier des inconnus dans la rue

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Table des matières

Vous transpirez à grosses gouttes dès que vous photographiez des gens.

Vous pratiquez la photo de rue ou vous adorez capturer des situations lors de vos voyages à l’étranger.
Je demeure certain que vous remarquez souvent des moments avec des personnes qui ont des attitudes amusantes, des looks sympas ou qui s’intègrent parfaitement avec leur environnement.

Par exemple, avez-vous déjà eu envie de prendre en photo une femme avec un pull à rayures sur un passage piéton avec des bandes blanches ?

Ou alors, succombez-vous à la tentation de déclencher devant ce couple d’amoureux bien mignon ?

En voyage, prendre des photos dans un marché constitue un classique. Sans le portrait d’un maraicher autochtone, que vaudra votre série ?

Toutes ces situations vous inspirent pour plusieurs raisons : graphique, historique (Doisneau) ou juste parce que vous voulez documenter votre voyage.

Mais un mal vous ronge, vous n’osez pas photographier des personnes dans la rue. Cela vous mine.
Vous sentez bien que pour progresser vous avez besoin de passer ce cap.
Vous voyez bien qu’il manque quelque chose afin d’obtenir le ouaaah de votre communauté.

Je suis passé par là et j’ai ressenti la même chose.
Je suis certain que nous avons connu les mêmes situations.

La frousse de votre vie

Donc vous vous baladez et arrive devant vous, de l’autre côté du trottoir, une jolie femme avec un pull rayé.
Vous vous croisez sur le passage piéton et une photo d’inspiration graphique vous titille. Les lignes du vêtement et de la chaussée imposent un déclic.

Vous avez bien envie de capturer la scène, mais quelque chose vous retient.

Vous hésitez.
Vous ralentissez le pas.
Votre rythme cardiaque s’accélère, vous demeurez comme sur un nuage.

Tous vos sens sont centrés sur la peur qu’elle vous regarde.
Vous oubliez de cadrer. Vous déclenchez votre boîtier au jugé.
Vous espérez qu’une seule chose : que la personne ne se rend compte de rien.

La photo de rue ratée.

Avouez-le, la photo est ratée.
La peur vous a tétanisé.

Je vais me prendre une baffe !

Un peu plus loin, vous remarquez un couple d’amoureux.
La tentation est forte d’immortaliser ce moment digne de Doisneau. Ils s’embrassent sur un banc ce qui vous laisse le temps d’imaginer le cadrage possible.

Simplifier le fond, réfléchir au diaphragme à prendre, tout cela occupe votre esprit dans un premier temps.
Vous shootez à sept ou huit mètres, mais vous savez qu’à cette distance cela manquera de présence humaine.

Si ta photo n’est pas bonne, c’est que tu n’es pas assez près !

Capa est un homme bien sympathique, mais sur le coup ça va chauffer pour se positionner à 2 m !

Vous décidez de vous approcher en utilisant un détour de Ninja.
Mais où se placer pour un cadrage de fou ?
Les amoureux sont bien trop occupés pour vous voir. Mais vous devez porter le boîtier à l’œil.
Moment crucial, car il attire l’attention aussi sûrement qu’un cri durant une messe.

Et si ce couple vous remarquait ?
Et s’il vous manifestait sa colère ?
Ce serait normal. Les personnes se « reposent », et un olibrius vient se coller sous leurs nez avec une caméra.
Que dire ? Que faire ? Comment réagir ? Comment faire ?

Street photography et les amoureux

 

Vous n’allez pas plus loin. Vous vous contenterez des likes sur Instagram avec des personnages de trois millimètres, au loin, sur votre tirage.

Vous avez échoué.

Le bazooka en action

J’ai souvenir d’une situation vécue, il y a quelques années.
Notre TGV avait subi une rupture de caténaire. C’est-à-dire que le fil d’alimentation avait décidé de revenir sur terre ce qui privait de courant électrique notre train.
Les voyageurs du train étaient évacués dans un champ voisin. Un magnifique chêne nous gratifiait de son ombre.
Nous avions bien compris que l’attente deviendrait mortelle. La météo nous offrait un beau soleil. Le pré accueillait les voyageurs pour une petite sieste.

Arrive un photographe de la presse locale.

Un photographe armé d'un très gros appareil photo débarque comme Rambo.

Il était chargé comme un âne avec un énorme sac à dos. Il tenait à bout de bras un boîtier équipé d’un zoom de 30 cm de long, surmonté d’un puissant flash Cobra.
Il fonçait comme un guépard et déclenchait sous le nez des passagers.

Le contraste était saisissant entre cet olibrius et la sérénité des voyageurs lézardant au soleil.
Plusieurs lui manifestèrent brutalement leurs oppositions à cette intrusion dans leurs intimités.

Un peu plus loin, je remarquais un personnage avec un Hexar RF : une merveille pour l’époque. C’était un petit boîtier télémétrique argentique avec un très bon 35 m.
Hexar RF. L'appareil argentique du street photographer en argentique

 

Il s’approchait lentement, attendait, prenait le temps.
À quelques pas des sujets, il shootait sans que même on l’aperçoive.

Voilà bien des traitements et des attitudes différentes.
Cela montre l’existence de démarches alternatives.
Procéder avec douceur peut devenir la norme.

Avouez, tout cela vous rappelle des souvenirs.
Mais pourquoi avoir cette peur ?

Vous êtes correctement équipé, mais cette satanée frousse vous fait perdre de belles scènes et tous vos moyens.

Bougez-vous !

Si vous souhaitez pousser la pratique de la photo de rue, vous devez arriver à vous résonner et trouver des parades et des astuces.
Vous ne pouvez pas continuer à shooter les gens de dos ou de profil.
Vos images paraitront insipides comme un plat sans épices.
Le spectateur a besoin de pénétrer vos tirages, de s’identifier au sujet, de voir ses yeux, sa coiffure, son humeur.
Ces photos de dos n’interpellent pas votre public.
Lorsque vous faites un cadrage d’ensemble pour situer l’action. L’ajout d’un personnage de profil ou de 3/4 améliore énormément votre photo.

En photo de rue, la manifestation permet de réaliser des portraits facilement.

 

Pensez-vous vraiment envisager la construction d’une série sur une manifestation sans quelques visages ?
Que dire d’un diaporama de voyage sans le portrait d’un autochtone ?

Vous avez dépensé des milliers d’euros en avion et hôtel pour ne revenir qu’avec des photos de dos ou à 20 mètres !

C’est évident, vous devez vous métamorphoser en un vrai photographe de rue.

Je pense qu’une autre raison essentielle doit vous préoccuper.

Pratiquer la photo de rue ou de voyage demeure essentiellement une relation à l’autre.
En direct ou via une caméra, elle ne peut pas se pratiquer avec un 300 mm planqué derrière un arbre.

Ce n’est pas de la chasse, mais une relation humaine.

Pour cela, propulsez-vous dans la scène, dans l’action.
Le seul moyen consiste à entrer en contact avec le sujet.
Les traits du visage expriment de la tension, de la passion, de la rage.
Avec un 50 ou un 35 mm, la distance maxi c’est 3,5 m.
Au-delà, dites adieu à l’émotion du regard.

Donc si vous désirez doper au pot belge vos images, vous allez devoir y aller et rentrer dans le tas.

J’aime à donner l’exemple des manifestations, car cette pratique m’a permis de dompter ma peur de photographier des inconnus.
Dans un premier temps, j’ai beaucoup composé avec un visage en premier plan.

Ensuite, j’ai utilisé les techniques des pros, face à la foule postée au milieu du cortège pour m’immerger complètement et réaliser à moins de 30 cm des portraits de manifestants.
La frontalité au sujet vous permettra aussi d’aller plus loin et de nouer un lien puissant .

Vous ne pourrez pas continuer à vous cacher, grandissez.

Vous débutez en photographie de rue ? Allez dans les manifs.
Pour cela, nous devons appréhender ce qui se passe.

Pourquoi la personne vous regarde-t-elle inévitablement lorsque vous cadrez ? Comprendre comment nous interagissons dans l’espace public.
Comment utiliser ses connaissances pour être discret et accepté ?
Quelle méthode pour y parvenir ?

Est-il possible de découvrir quelques astuces ?

Le chemin sera long et demandera du travail, mais vous naviguez dans la bonne direction. Allons-y !

Les études universitaires d’Edward Hall

Comme vous restez toujours là, c’est que vous avez décidé de progresser.
Top !

À longueur d’article, des gourous de tous poils vous imposent l’accord des personnes, de faire signer une autorisation.
Je me demande ce que devient la spontanéité de la photo de rue dans cette perspective.

D’autres se contentent de vous dire : allez-y, vous ne risquez rien !

Facile à dire derrière son écran sur YouTube !

Donc, au lieu d’écouter cette messe, je vous propose de comprendre et d’apprendre les réactions humaines.
Ce sujet va aiguiser nos terminaisons nerveuses dans les prochains paragraphes. La peur provient de l’inconnu. Nos réflexes de survie étouffent notre raison.

En comprenant et en apprenant des études scientifiques réalisées sur l’humain, vous pourrez maîtriser vos relations avec les personnes dans la rue.

Je vous conseille de vous plonger dans des bouquins et notamment ceux qui reprennent les travaux d’Edward Hall sur la proxémie.

Edward Hall et la proxémie.

Edward Hall était un universitaire-anthropologue américain né en 1914.
Il vécut en Europe, aux Philippines ainsi qu’avec les peuples Navajo et Hopi.
Cette diversité de cultures a inspiré ses recherches.

La proxémie quèsaco ?

Ce sont les distances physiques que nous maintenons entre nous et autrui suivant les rapports que nous nourrissons.

On peut imaginer des sphères autour du corps. Elles ne sont pas parfaites, car un peu plus minces sur les côtés et dans le dos.

La taille de ces bulles varie suivant la relation que nous entretenons avec notre entourage.

Très petites, avec un contact au corps à corps pour les interactions intimes, leurs rayons s’élargissent jusqu’au tribun en haut de son estrade à une longueur respectable des premiers rangs.

Ces sphères fluctuent et se retrouvent, d’après Hall, aussi bien chez l’animal que dans bien des cultures.
Toujours d’après Hall, les rapports de l’humain à l’espace forment une communication structurée qui définit et régule les comportements collectifs de tous les individus d’un même groupe social.

Autrement dit, grâce à ces bulles que nous emportons partout, nous pouvons déambuler dans les rues d’un pas tranquille à partir du moment où elles ressemblent aux sphères de celles que nous croisons sur notre chemin.

Il existe assez peu de choses sur le net. Les publications universitaires, notamment celle de psychologie, éclairent le sujet.
Je n’ai pas de compétence en la matière, je me suis appuyé sur un ouvrage de Marc-Alain Descamps (maître de conférences à l’UER de Psychologie de l’Université René-Descartes Paris V).
Disponible sur la bibliothèque en ligne https://www.cairn.info/, je vous invite à le dévorer.

La proxémie chez les bestioles1

Hediger2, biologiste suisse, a étudié les animaux sauvages libres et en captivité. Il remarqua l’importance et la constance des écarts que les bêtes gardaient avec leurs congénères, les autres espèces ou les prédateurs.

Plusieurs facteurs entraient en jeu, mais en gros, cinq types d’éloignements peuvent être mis en évidence :

  1. La distance de fuite, quelques cm pour une mouche et 500 m pour une gazelle.
  2. La longueur critique ou d’attaque correspond à celle où l’abandon apparaît impossible.
    Lorsque l’animal se sent acculé, il passe à l’offensive. C’est aussi vrai avec les lions qu’avec les rats.
    Au cirque, l’écart d’agression des fauves se détermine au centimètre près.
  3. La distance personnelle ou interpersonnelle demeure l’espacement des individus d’espèce similaire.
    Les oiseaux pipits ne laissent approcher personne à moins de 2 m. Les canards huppés du parc Saint-James à Londres nagent à un intervalle de trois fois la longueur de leur corps.
    La proxémie chez les animaux

    TANAKA Juuyoh (田中十洋) — sardines / 鰯(いわし)
    School of Sardines @ Mactan Cebu, Philippines CC BY 2.0

    Tous les bancs de poissons, comme les sardines ou les poissons des coraux, maintiennent rigoureusement des éloignements identiques entre eux, même dans les changements de direction les plus imprévisibles.
    Cette différence provient de la double tendance à approcher et à rester écartés, selon le modèle d’équilibre interne d’Argyle et Dean (1965).

    Chaque individu vit donc comme entouré d’une bulle.
    Les dominants en possèdent une plus grande que les autres, et lorsqu’elles se chevauchent, les animaux modifient leur attitude.

  4. Avec la distance d’appropriation, on passe de la sphère au territoire.
    L’aire est la zone revendiquée et défendue par un membre, une famille ou une harde.
    Mais la question des espaces reste fort complexe et bien des domaines, de chasse, de repos, d’accouplement, de reproduction, etc. existent.
  5. L’éloignement social correspond à celui où un individu ne peut plus voir, entendre ou sentir son groupe.
    Alors l’anxiété se développe et il se sent perdu. Cela varie de quelques mètres pour les flamants à des centaines de mètres pour les oscins mâles d’Australie.

L’homme : un drôle d’animal

Hall ne retrouve pas ces distances dans les relations humaines. Les longueurs d’attaque, de fuite ont presque disparu (sauf lorsque l’on se fait suivre, la nuit, dans une rue sombre…).
Des grandeurs en relation avec le volume de la voix les remplacent.
D’autres paramètres comme la chaleur, les odeurs, la taille, etc. complètent les intervalles entre le chuchotement et le cri.
La complexité des données ne permet pas une représentation limpide. Mais la synthèse des résultats suivant la variable (portée de la parole) simplifie beaucoup la compréhension d’après lui.
Attaquons un tour d’horizon des différentes sphères.

Diagramme des sphères proxémiques chez des sujets de la classe moyenne de la côte nord-est du continent américain, d'après Hall.

 

Commençons par la sphère intime.

Du baiser dans le cou aux effluves du métro

  • De 0 à 15 cm
    Nous ne parlons qu’en chouchoutant ou de manière inarticulée.
    Le contact apparaît très très intime. Nous ressentons la chaleur, le parfum.
    Nous collons tellement que nous ne pouvons pas voir l’ensemble du visage, mais nous distinguons parfaitement le grain de la peau, les boutons, les traits de maquillage ou les poils de barbe oubliés au rasage.

    La place de la Bourse à Bordeaux, un spot de street photography
    C’est la distance mère enfant, les câlins, mais aussi celles des transports en commun que nous ne supportons pas. Nous chuchotons, à peine perceptible nous comprenons le message.

  • De 15 à 50 cm
    Terminé le contact ! Mais, on peut se tenir par la main.
    Si l’on réalise une analogie avec le domaine animal, nous entrons dans la zone susceptible de recevoir des coups.
    La voix parait douce, feutrée, basse. On peut encore sentir les odeurs.
    En ce qui concerne la vision, la moitié du visage s’offre à nous.
    Le regard importe peu, sauf dans le cas d’un câlin.
    Dans la vie de tous les jours, c’est la distance fréquente dans le métro ou dans les ascenseurs.
    On est un peu gêné, on reste immobile, les yeux fixés dans le vide. Le moindre geste devient suspect et fixer une personne durant plus de 3 secondes est possible sans un sentiment d’agression, car elle ne vous regarde pas.

Un peu plus loin, la sphère personnelle

À distance d’une baffe

  • De 50 à 80 cm
    Un peu plus qu’un bras tendu !
    La distance de confiance, car on peut encore être saisi à l’improviste.
    Déclarez vos adieux les odeurs !
    Mais la discussion suggère des révélations. La voix devient basse pour ne pas gêner les autres personnes, un peu comme chez le docteur.
  • De 80 cm à 1,5 m
    On parle sans crier. Seules, les odeurs fortes nous affectent.
    C’est la distance des gens méfiants, mais aussi celle que l’on utilise pour des sujets personnels ; on reste en confiance.
    On voit le visage, mais le regard n’est pas essentiel pour communiquer.
    La discrétion en photographie de rue

Puis vient la sphère sociale.

Un bureau entre vous et le sujet

  • De 1,5 à 2 m
    La conversation s’opère sans crier mais sans peur d’être entendu par les autres.
    C’est la distance lorsque vous vous tenez de chaque côté d’un bureau.
    On peut faire affaire, mais on reste des étrangers.

  • De 2 m à 3,5 m
    Pour vous aider, c’est la distance que l’on réclame lorsque l’on essaie une robe ou un costume et que l’on dit : « éloigne-toi, que je puisse voir. »
    Vous devez parler à voix haute. Les personnes de la pièce à côté peuvent entendre.
    Pour entrer en communication, le regard constant s’impose, car c’est le seul lien restant disponible. Si votre attention apparaît fuyante, vous êtes considéré comme un être dont on doit se méfier.

    Les cafés sont un haut lieu de la photographie.

Finissons avec la sphère publique.

Tout devient une histoire de regard

  • De 3,5 m à 7,5 m
    La voix s’emporte et l’on voit tout le corps humain. La personne trône dans son environnement. C’est la distance des réunions sans cérémonial pour les conférences. Les détails du visage s’estompent, vous ne discernez plus la couleur des yeux.
  • De 7,5 m à l’infini.
    La voix devient très forte.
    C’est la distance des discours ou de la prudence.

    Pour communiquer, l’orateur accomplit de grands mouvements comme les bras en V dans les meetings.
    Toute la gestuelle doit être exagérée pour rester visible. Les mimiques du visage disparaissent, elles sont inutiles.

     

    Le regard est essentiel durant ce type de communication.

    Festival international de la photographie culinaire Festival international de la photographie culinaire

Le regard est le plus grand problème du photographe de rue. Il est le lien unique avec le sujet. Etre loin, n'est absolument pas une assurance de photo tranquille. #streetphoto #photo #PhotodeRue

Le problème du regard

Comme vous venez de le voir, la distance tisse un lien étroit avec la voix et le regard.
Deux enseignements importants sont à retenir :

– Selon la proxémie de Hall, l’importance du regard décroît avec la proximité.

– Il devient le lien unique entre deux personnes au-delà de la distance sociale.3

Tu as de beaux yeux, tu sais ?

Le regard reflète énormément un statut de dominance. Le détourner diminue la vigilance du visé. C’est un rituel d’apaisement pour bien des espèces sauvages.
Le subalterne est le premier à dévier le regard, chez l’animal comme pour l’homme.

D’ailleurs, dans nos cultures, les parents apprennent aux enfants à ne pas trop fixer les adultes. Goffman (1971) parle à ce sujet de « désintérêt poli ».

À ne pas confondre avec le regard de gêne et de honte. IL s’exécute de côté avec une série de très brefs coups d’œil.
C’est ce regard d’embarras qui vous trahit le plus souvent lorsque vous photographiez un inconnu.

Imaginez, vous découvrez une possibilité de portrait et vous opérez dans la bulle publique (plus de 3,5 m), celle où le contact visuel prédomine.

Presque instinctivement, la personne scrute dans votre direction (il se sent visé).
À ce moment-là, vous êtes gêné, et vous accusez un regard de soumission par des coups d’œil rapides vers la droite et le bas.
Et oui, cela se produit essentiellement lorsque vous vous tenez à une distance entre 3 m à 7 m, dans sa sphère publique.

Justement la distance à laquelle vous pensiez être plus tranquille.

Plus près, l’importance du regard décroît fortement. Au point que lorsque vous arrivez à moins de 1 m, le regard devient inutile. Si vous ne faites pas de gestes brusques et que vous êtes accepté, vous pourrez photographier tant que vous voulez.
Résultat assez contre-intuitif, non ?

De bien belles affirmations qu’il convient de vérifier sur le terrain.

Comment me suis-je fait gauler ?

Depuis le temps que je balade mon appareil sous le nez des gens, c’est conforme avec mon expérience.
Les quelques fois où l’on m’accosta pour mes photos, je me situais à 7 ou 8 m. Dans 90% des cas, nos regards se sont croisés.

J’ai réalisé un test au Louvre .
Je me suis positionné en face d’une personne isolée. 2 ou 3 m nous séparaient.

Je regardais derrière elle et je la prenais en photo consciencieusement.
Elle a tenté de croiser mon regard en me fixant durant assez longtemps. Elle examina derrière elle à plusieurs reprises pour déterminer ce que je mitraillais.

Le test de street photography

 

Il n’y avait rien !

À aucun moment, elle ne m’a entrepris. Faites l’expérience !

Je n’ai pour l’instant jamais eu de problème en dessous de 3 m et lorsque j’assume mon statut de photographe.

De plus, si je veux réaliser un portrait au 28 mm ; nous nous retrouvons tellement proches que mon appareil chatouille dans les narines de la personne.
Dans ces conditions, mon sourire devient la meilleure des autorisations.

De cette expérience découlent deux constatations :

  • Si vous maintenez le regard, vous lancez une invitation au dialogue. Inévitablement, votre interlocuteur réagira.

Faite de même, mais dans le « vide », sans fixer le visage, juste au dessus de la tête. Vous serez toujours dévisagé. Méfiance envers cet individu, bizarre, mais le contact devient impossible.

  • Si vous vous comportez normalement, un peu comme un touriste, avec votre appareil, à moins de trois mètres vous deviendrez invisible.

La pire des solutions consiste à baisser le regard en jetant rapidement des coups d’oeil. C’est le signe caractéristique d’un coupable. Vous ne couperez pas à une remarque.

Les erreurs dignes d’un boulet.

Ces expériences confirment que le regard demeure capital. Et son importance décroît avec la distance qui vous sépare de la personne.
Ayez ces règles en tête lorsque vous photographiez la rue et évitez les 5 erreurs suivantes :

– Croiser le regard avec insistance si vous ne voulez pas entrer en contact.
Lorsque vous cadrez, viser derrière, sur le côté, recadrez, prenez plusieurs clichés en scrutant le vide.

– Détournez le regard en jetant des petits coups d’œil. C’est le signe que vous préparez un mauvais coup.

Non, photographier dans la rue n’est pas répréhensible. Vous avez le droit, car vous ne causez de trouble à personne.

Si vous désirez vous rassurer, je vous conseille le site de Joëlle Verbrugge. De nombreux articles permettent d’appréhender la notion de droit à l’image.

Le site sur le droit à l'image de Joelle Verbrugge.

 

https://blog.droit-et-photographie.com/category/droit-a-limage/ et https://blog.droit-et- photographie.com/une-interview-sur-plusieurs-questions-de-droit-a-limage/

– Ne cachez pas votre reflex.
Lorsque l’on croise votre regard, on mesure votre agressivité.
Vous franchissez un véritable détecteur d’aéroport, scanné de la tête au pied.

Laissez votre appareil visible et il comprendra que vous n’en voulez pas à son argent.
Au pire, il vous considérera simplement comme un « doux dingue ».

Pour ma part, je tiens mon boîtier à la main avec une dragonne. Je le porte à ma poitrine lorsque j’aborde un sujet. Bien évident.
L’avantage réside dans des gestes moins amples et moins brusques lorsque je vais cadrer.
Cette discrétion limite les regards inquiets vers vous lorsque vous cadrez.

– Oubliez son sourire. C’est le code d’accès. Vous pratiquez votre passion. C’est un plaisir. Ne tirez pas la gueule.

– Omettre le sésame pour détendre la relation lorsque l’on vous accoste : « Bonjour ».
Croyez-en mon expérience de contact clientèle dans une grande entreprise de transport de personnes.
Un beau bonjour fait redescendre de deux ou trois crans le plus énervé des voyageurs.
En photo, c’est de même.

La révélation

Vous vous dites sûrement que vous allez devoir me croire.

Vous allez vous planter devant le premier quidam avec votre appareil photo et vous devrez me faire confiance sur la suite des événements.
Comme vous ne serez pas rassuré, vous allez croiser le regard, détourner le regard, jeter des coups d’œil…
Inévitablement, vous recevrez un regard inquiet.

Donc, je vous propose de tester avant de commencer. Ainsi vous pourrez vérifier que l’importance du regard décroît avec la distance.

Vous vous accoutumerez à la proximité des personnes choisies. Vous adopterez l’habitude de sourire et de montrer que vous êtes détendu et heureux de pratiquer la photo dans la rue.
Ne prenez pas votre boîtier, marchez. Un passant s’avance vers vous, il se trouve à une dizaine de mètres.
Fixez-le, et plus précisément, le « T » formé par la ligne des yeux et le nez. Observez bien son regard.
À moins qu’il ne soit dans ses pensées ou sur son portable, vous allez couper vos regards. Insistez et constatez le résultat.
Refaites le test lorsque la personne se trouve à 4 ou 5 m puis à mois de 3.  Et pour finir, juste au moment où vous la croisez.

Notez bien la différence de réaction suivant la distance qui vous sépare.

L’autre expérience que je vous propose se déroulera en transports en commun.

À l’arrêt de bus ou dans le métro, nous sommes un peu comme des sardines.
Observer bien !
Personne ne se regarde. Les passagers consultent leurs portables ou au loin, mais en aucun cas le visage de leur voisin. Vous êtes devenu invisible au milieu de la multitude.
Vous naviguez dans la sphère personnelle, en défense, nous considérons les gens à proximité comme des « objets », nous les ignorons pour ne pas interagir avec ces étrangers.

Maintenant, faites un geste brusque ou baissez vous rapidement pour renouer un lacet. Observez le nombre de coup d’oeil rapide vers vous.

Ne vous lancez pas de suite avec votre boîtier, réalisez l’expérience dans la rue, au supermarché, grattez-vous la tête brusquement.

Vous serez étonné à quel point, plus vous êtes proche, moins le regard importe.

Photographie de rue, essayez les transports en commun

Tram de rêve, rêve de tram

Ça marche !

J’ai réalisé plusieurs fois ces expériences.

Lorsque je me suis fait interpeller, c’était toujours à distance, jamais à proximité.
J’avoue, je n’opère pas à la Gilden.

J’ai développé avec le temps la capacité d’évaluer une scène sans fixer mon regard. Je ressens plus une impression de composition, de devoir capter le moment plutôt qu’une analyse approfondie.

Je garde le regard dans le vide. Cette pratique me permet de refuser de croiser les regards et de ne pas éveiller l’attention.
De plus, j’évite au fur et à mesure de prendre des images à 6 ou 7 m. Tout simplement parce que je sais que les personnes seront toutes petites avec un 35 mm.
En général, cela ne donne pas grand-chose.

Je me positionne de plus en plus aux environs de 3 m. Distance où le regard perd de l’importance.

Tout bon pour le photographe de rue.

Toujours avec mon 35 mm, les gens occupent le cadre de la tête aux pieds. Le sujet s’impose, l’histoire devient plus claire.

Une autre expérience que j’ai vérifiée.

Je me situe tout près des personnes (1 m).
Dans cette position, l’importance du regard importe peu, on vous ignore.
À ce moment, lorsque je porte mon boîtier à l’œil, mon geste me trahit presque chaque fois.
Les regards se tournent vers moi et je n’ai plus qu’à arborer mon plus beau sourire.

C’est foutu !

C’est la raison pour laquelle, lorsque je suis très proche, je tiens mon appareil au niveau de la poitrine. Les personnes savent que je suis photographe et cela limite mes mouvements au moment de déclencher sa prise de vue.

Et ça marche pas mal !

Manifestation et photographie

On y va !

Un peu de mathématique.

Maintenant que nous avons compris l’importance de l’éloignement, vous devez arriver à l’estimer.
Vous me direz que c’est évident, alors pourquoi s’embêter avec ça ?

C’est ce que je disais aussi.

Pourtant, lorsque je me suis retrouvé sur le terrain, ma perception des distances n’était pas aussi assurée que je le pensais.
J’ai donc essayé de découvrir un moyen de m’entrainer à la maison.
Pour cela, j’ai tenté de trouver des longueurs faciles à mémoriser.

Parcourez les pièces de votre logement. Dénichez des intervalles simples et qui vous conviennent.
Toutes les occasions sont bonnes.
Lorsque vous conduisez, dans le bus ou le métro, estimer en permanence la grandeur qui vous sépare.

Prenons les distances clés que vous aurez à utiliser :

– 50 cm limites de la sphère intime

– à 1,5 m, vous quittez l’espace personnel

– Sociale pour atteindre 3,5 m

– Et pour finir avec la bulle publique à 7,5 m

Je vais vous donner un moyen mnémotechnique pour vous en souvenir.
Retenez une seule valeur : 50 cm

Pour obtenir la suivante, vous multipliez par 2 et vous rajoutez 50 cm.

Résultat (0,5 x 2) +0,5 = 1,5 m

Ensuite, on fait de même

(1,5 x 2)=3 +0,5 = 3,5 m

Et encore une fois

(3,5 x 2)=7 +0,5= 7,5 m !

Positionnez-vous par rapport à votre sujet.
Êtes-vous dans la sphère intime ou personnelle ?
Entrez-vous dans l’espace public ou êtes-vous dans l’aire sociale ?

Cet entrainement vous sera aussi utile pour plus tard à trouver votre distance. Chaque photographe possède la sienne.
Bruce Gilden ne mitraille pas à la même distance que Winogrand.

Les activités de plein air sont idéales pour le photographe de rue

Un truc super facile à utiliser.

Par exemple, j’habite une petite maison tout en hauteur. Elle mesure 5 m de large.
Top !

Lorsque je comate dans mon canapé, le mur d’en face est à 5 m. J’ai l’habitude de cette longueur, elle me permet d’apprécier l’espace public.

Mais si je me situe à la moitié de cette distance, c’est-à-dire la table du salon, j’entre dans le champ social.

Le bras tendu aide pour une bonne approximation. La zone devant moi mesure à peu près 80 cm.
À moins de 2 bras, j’entre dans la sphère personnelle du sujet.

Un autre moyen utilise ses propres mensurations : son envergure. Elle correspond environ à notre taille.
Pour ma part, 1,80 m sépare mes deux mains.

De la même manière, si vous avez la possibilité de recevoir ou de donner une baffe indique une distance de 80 cm grosso modo.

Mes repères :

– À moins d’un bras tendu, je suis dans l’intime.

– Avec approximativement deux bras tendus et si je dois parler à peine plus fort que chez le docteur, j’entre dans la sphère personnelle.

– Si je dois parler normalement sans dépasser ma table de salon, c’est l’espace social.

  • Au-delà, je dois m’exprimer à voix très haute. Nous sommes plus loin que le mur opposé dans mon salon : c’est le domaine public.

Maintenant, un peu de sérieux.

J’imagine que vous vous dites que vous savez le faire et qu’il n’y a pas besoin d’y passer 10 ans.
Je vous donne deux raisons qui font que vous devez pratiquer régulièrement cette estimation :

  • Avant l’ère du numérique et des autofocus, les photographes avaient l’habitude d’évaluer l’éclairage ainsi que la distance.
    Cela permettait de pré régler la lumière et la mise au point. Ils gagnaient ainsi un temps précieux qu’ils consacraient à peaufiner la composition.
    De cette habitude résultait une notion d’éloignement privilégiée. La focale retrouvait le type d’image qu’ils affectionnaient.
    Faites de même.
    Appréciez en permanence la distance au sujet. Vous saurez non seulement dans quelle sphère vous évoluez, mais aussi le genre de clichés que vous obtiendrez avec votre focale.
    Vous remarquerez, au passage, l’importance de s’apprivoiser à une focale (sauf si vous êtes Martin Parr avec 30 ans d’expérience de focale fixe derrière vous).
  • Vous dire que ce n’est pas pour vous.
    Vous pouvez penser que vous n’arriverez jamais à vous rapprocher à moins de 50 cm, ni même en dessous de 1,5 m.
    Erreur, vous n’imaginez pas ce que vous parviendrez à réaliser une fois que vous maîtriserez votre peur.
    Prendre des portraits est certainement plus facile que vous ne le croyez dans des endroits baignés par la foule.
    J’aime prendre l’exemple des manifestations. Je le répète, c’est en pratiquant la photo à l’intérieur des cortèges que j’ai combattu ma frousse.
    Dans le cortège, les visages restent à 1 m de vous, souvent moins. Si vous n’agressez pas avec un « zoom tromblon », vous passerez inaperçu , au pire accepté.

Votre nouveau nom : Oeil de lynx

Pour réagir à la vitesse d’un judoka, vous aurez besoin de ces distances pour vous caler sur un cadrage.

Une fois, sur le terrain comment savoir si vous évaluez correctement les longueurs ?

Il existe un moyen tout bête que vous avez en permanence sur vous.

C’est votre boîtier !

Si vous avez un doute, prenez-le. Réalisez la mise au point et vérifiez la profondeur sur le viseur.
Tous les appareils offrent une myriade de données. Dans le lot figure la distance.

Célébration du 11 novembre. Les cérémonies à ne pas rater en street photography

Mais, vous ne pouvez pas anticiper et connaitre la place que vous devez occuper pour obtenir le cadrage dont vous avez besoin.

C’est la raison pour laquelle j’affectionne une autre technique.

Elle fonctionne très bien avec une focale fixe. Autre avantage, vous mémorisez votre objectif.

Vous l’avez « dans l’œil ».
Sans cadrer, on sait ce que l’on va avoir.

Indispensable ! On va vous appeler Oeil de lynx !

Vous réaliserez des photos au jugé et tout figurera dans le format comme vous le vouliez.
Explication.
Cette technique combine résultat dans le viseur, distance et focale.
Je sais que lorsque je prends un plan buste avec mon 35 mm, je suis dans la sphère intime à 70 cm.
Le cadrage américain (mi-cuisse) à la limite de la bulle personnelle et sociale. Aux alentours de 1,5 m.
En pied, corresponds à celle avec l’espace social.

J’ai utilisé un petit site bien pratique : https://dofsimulator.net/en/
Il me permet suivant la focale et la distance de visualiser les proportions dans le viseur.

Donc si vous pratiquez avec un 50 ou un 28, vous imaginez le cadrage pour les distances-frontières.

Une aide essentielle

Cet astuce consiste à déterminer les distances utiles suivant votre focale.
Vous remarquerez qu’elles sont toujours inférieures à 3m50.
Le capteur est un APS-C et les distances ont été arrondies. Le sujet mesure 1m70.

Commençons par le 18 mm (eqv 28 mm en 24X36).

Gros plan Focale 18 mm à 40 cm
 Gros plan Focale 18 mm à 40 cm 
 
 Portrait focale 18mm à 60 cm
Portrait focale 18mm à 60 cm
 
 Plan américain focale 18mm à 115 cm
 Plan américain focale 18mm à 115 cm 
 
 En pied focale 18mm à 200 cm
En pied focale 18mm à 200 cm
 

Vous remarquerez que vous n’êtes jamais à plus de 2m00.
C’est bien ce qui vaut à cet objectif la réputation d’être un « rentre dedans ».

Il est assez rare de tirer un gros plan au grand angle. Les déformations sont importantes.

Si vous désirez tout de même en réaliser un, vous devrez vous tenir à 40 cm. Autant dire que vous êtes largement dans la sphère intime.
Il vous faudra toute la douceur du monde pour y parvenir et arborer votre plus beau sourire.

Le portrait est tout aussi proche et toujours dans la sphère intime.

Le plan américain ne réclame que 1m15 (un peu plus que votre bras allongé). Vous êtes dans la sphère personnelle.
Si vous avez pris soin de vous faire accepter en tant que photographe, vous avez de bonnes photos à réaliser.

Le 23 mm (eqv 35 mm en 24X36).

 En pied focale 23mm à 250 cm
 En pied focale 23mm à 250 cm
 
 Plan américain focale 23mm à 115 cm 
 Plan américain focale 23mm à 115 cm 
 Portrait focale 23mm à 70 cm
 Portrait focale 23mm à 70 cm
 
 Gros plan Focale 23 mm à 50 cm
 Gros plan Focale 23 mm à 50 cm

Le gros plan sera toujours aussi rapproché et à la limite de la sphère intime.

Le portrait et le plan américain vous obligent à vous positionner dans un environnement ou le contact visuel est plus faible.
Vous n’aurez aucun problème pour réaliser ces cadrages dans une foule ou un musée.

Une photo en pied demande 2m50.
Vous êtes toujours dans la sphère personnelle.
La discrétion, jumelée à des gestes mesurés, vous avez tous les atouts pour agir tranquillement.

 

Le 35 mm (eqv 50 mm en 24X36)

Gros plan Focale 33 mm à 70 cm
 Gros plan Focale 33 mm à 70 cm
 
 Portrait focale 33mm à 100 cm 
 Portrait focale 33mm à 100 cm 
 
 Plan américain focale 35mm à 120 cm  
 Plan américain focale 35mm à 120 cm  
 
 En pied focale 33mm à 360 cm
 En pied focale 33mm à 360 cm

Le 50 mm est beaucoup plus confortable que le 28 mm par exemple. Les sphères personnelles et sociales sont à l’honneur.

Le regard prend de plus en plus d’importance. Vous devrez y faire attention et vous essayer d’éviter de croiser celui de votre sujet.

Les 50 mm sont beaucoup plus imposants.
Ils jouent défavorablement sur votre discrétion.

Pour avoir utilisé toutes ces focales durant de nombreuses années, je devient le partisan d’une focale de 26 mm (eqv 40mm) pancake.

Des spots fantastiques

Prendre la bonne décision.

Nous avons découvert les sphères sociales, notre interaction avec le monde extérieur et l’importance du regard. Cette dernière diminue avec la distance.

Vous avez maintenant un moyen simple pour prévisualiser une scène.
Surtout, vous savez vous placer suivant la focale que vous avez montée sur votre boîtier.

L'un de mes premiers portraits au 28 MM 

Vous finirez par apprendre par cœur les petites images du paragraphe précédent.

Reprenons les exemples du début de l’article : cette dame avec le pull rayé sur le passage piéton.
J’aimerais ne cadrer que le chandail et les bandes blanches du passage piéton et je possède un 35 mm.
Déjà, on peut dire que vous déclencherez l’appareil à moins de 80 cm (un peu plus que mon bras tendu).
Mon boîtier frôle mon menton pour éviter des gestes brusques. Je me positionne. Je cadre au jugé avant son passage, car vous savez où la dame doit traverser, la distance avec votre focale.
Ça, c’est un super avantage plutôt que de tâtonner et courir au hasard.
En photo de rue, vous n’avez droit qu’à un seul essai.

Peur ?

Même pas ! À cette distance, vous êtes considérée comme un objet. Si vous ne commettez pas de mouvements brutaux, elle ne vous verra même pas.
De plus, si cette personne remarque que vous vous êtes arrêté, vous serez identifié comme un photographe avec un petit boîtier et un sourire apaisant.

Pour le couple d’amoureux ?

Photographie de rue. Deux amoureux perdent la tête
Pour composer votre image en pied, vous devrez vous tenir à environ 3 m (vous savez votre table de salon !).
Immobile, l’appareil évident, faites-vous oublier en regardant dans le vide ou ailleurs (les vidéos de Winogrand en action sont parfaites si vous voulez voir un photographe maladroitement qui tente de passer inaperçu).
Au bout de 1 ou 2 minutes, vous devenez invisible.
Si vous désirez aller plus loin : un sourire.
Ensuite, proposez-leur de réaliser un portrait. De toutes les façons, vous possédez déjà votre photo.

Maintenant, c’est à vous de jouer ! Direction la rue.

Des Spots de malade

Choisissez pour commencer l’endroit le plus touristique de votre ville. La concentration d’appareil photo doit être digne d’un photocall.
La fréquentation humaine égale celle que l’on évite absolument en cas de Coronavirus.
Ainsi vous serez un vacancier parmi d’autres.

Pensez aux scènes et théâtres de rue. Choisissez des monuments comme Notre-Dame, la Tour Eiffel ou la grosse Cloche et le miroir d’eau de Bordeaux.
Les musées et les expositions importantes qui ont le privilège de drainer énormément de monde.

Autre lieu que je conseille, car c’est ce lieu qui m’a décoincé sur la peur de photographier dans la rue : les manifestations.

Manifestation du 5 décembre 2019 3Aucun de danger, si vous évitez les fins de rassemblements. Si vous restez en tête, rien ne vous arrivera.
Les personnes veulent se montrer, se compter et le faire savoir.
Si un manifestant a passé du temps à la confection d’une pancarte, ce n’est pas pour vous refuser une photo.
Au contraire.
De la même manière, le but d’un défilé est d’attirer l’attention par ses slogans criés dans la rue, vous photographiez pour eux.
Profitez-en !

Souriez, révélez votre appareil. Laissez-le toujours bien à la vue. À titre d’exemple, je tiens mon boîtier à la main sécurisé avec une dragonne.
Lorsque je passe par un endroit énormément photographié, je me déplace en le maintenant contre ma poitrine.
Presque sous le menton. Bien en vue.
Attendez quelques instants et vous découvrirez des scènes à capter. Un selfie, des gamins polissons, circulez lentement pour vous rapprocher, cadrez, patientez, visez ailleurs, revenez sur votre sujet.

Vous pouvez shooter maintenant, tout le monde vous a oublié.

Ne ruinez pas vos efforts.

Les exemples que l’on vient de voir peuvent être réduits à néant si vous commettez l’erreur ultime : vous dissimuler.

Vous ne faites rien de mal. Vous êtes photographe et vous avez le droit de pratiquer votre passion dans la rue.
Donc, cessez les comportements de gêne. Ce n’est pas facile, mais c’est indispensable.
Vous ne vous en rendez certainement pas compte. Lorsque vous n’êtes pas clair avec vos actions, votre attitude se transforme.
Immanquablement, vous donnerez l’impression de vous cacher, de préparer un mauvais coup.
La foule repère très bien ces attitudes négatives. Vous passerez pour une personne bizarre que l’on surveille du coin de l’œil en permanence.
Dans ce cas, c’est foutu !

Une autre erreur ruine tous vos efforts : les gestes brusques.

Vous détectez une scène. Votre appareil se balance le long de votre corps ou pend autour de votre cou.
Rapidement, vous le prenez et cadrez.
Ces gestes possèdent la faculté de vous signaler aussi efficacement que si vous criiez « Cheese » à la fin du mouvement d’un orchestre classique.
Immédiatement, votre entourage va regarder vers vous. Même les plus occupés sur leur smartphone ou presque endormis vont tourner la tête.
La modification de l’espace personnel et social déclenche ce réflexe.

Je n’ai pas trouvé de sources, d’études, sur ce cas. Mais il existe bien et nous l’avons tous constaté.
Ne pas limiter les mouvements brusques des bras pour cadrer ou stopper soudainement de marcher sont les pires erreurs commises lorsque l’on veut rester discret.

Donc un conseil, tout simple.
Vous progressez lentement, furtivement. Si bien qu’un arrêt ne se remarquera pas.
Vous pourrez même déclencher la prise de la photo en circulant sans risquer de bouger.
N’agitez pas vos bras comme des sémaphores.
Lorsque vous attaquez un spot, vos mains au niveau de la poitrine diminueront l’amplitude de vos gestes tandis que vous visez.

Street Photo. St Petersburg Portrait

Trouvez vous-même la preuve !

Maintenant que l’on a vu le principe et les erreurs à éviter, vérifions que cela fonctionne.
Quoi de plus efficace que de se plonger dans les archives de Magnum ? Le site regorge de photographes de renom. C’est le seul endroit que je connaisse avec autant de talents réunis au pixel.

Direction Henri Cartier Bresson.

Les vidéos de sa progression dans la rue demeurent très rares. Une des plus intéressantes est celle-ci (en trois parties) :

1ière

2 ième

et 3 ième

Remarquez la lenteur de ses pas. Il garde une distance au sujet d’environ 3 à 4 m (on dit qu’il pratiquait au 50).
Il ne se cache pas. Il s’arrête, regarde la scène, attend un peu, cadre et déclenche et repart tout doucement.
Pour chaque image, imaginez l’éloignement qu’il a au sujet et tentez de déterminer sa focale.

Vous remarquerez qu’il utilise très souvent un 50 mm et qu’il se tient fréquemment à 3 ou 4 m, mais rarement à plus de 7 ou 8 m.

Quittons Magnum pour un autre photographe : Winogrand.

 

Sa pratique présente un intérêt particulier.
Sa lenteur, l’attente, ses bras travaillent au niveau de la poitrine. Sa distance au sujet dépasse celle de Cartier Bresson (4 ou 5 m).

Je vous encourage vivement à continuer l’exercice avec les vidéos que vous trouverez sur YouTube par exemple.

Autre petite astuce pour vérifier que la lenteur et la douceur fonctionnent du tonnerre.
Marchez rapidement dans la rue. Une terrasse de café se présente devant vous. Stoppez brusquement et tournez-vous vers les tables et photographiez le haut du bâtiment.
Comptez combien de personnes jette un coup d’œil dans votre direction.

Maintenant, répétez la même opération en progressant très discrètement.
Ralentissez puis arrêtez-vous.
Vous tenez votre appareil, à la hauteur de votre poitrine.
Procéder aux réglages, à droite, à gauche.
Pivotez doucement vers la terrasse et comptez le nombre de clients qui vous regardent ?

conclusion

Les 6 points indispensables

1 : comprendre le comportement

Dans cet article, nous venons de découvrir la proxémie, c’est-à-dire les écarts d’interaction entre les gens.
Ces distances nous entourent comme une sphère. Plusieurs zones se suivent :

– L’intime jusque 50 cm

– Le personnel 1,5 m (2X 0,5) +0,5

– Le social 3, 5 m (2X 1,5) +0,5

– Le public 7,5 m (2 x 3,5) +0,5

2 : Le regard et son importance

Nous avons aussi vu le regard que nous nous endossons dans la rue. Son importance diminue avec la distance de l’interlocuteur.

3 : Apprendre sa focale et sa distance

Sur cette base, nous savons comment s’habituer à ces distances et comment gérer le regard que l’on porte sur vous.

4 : Anticiper sa position

À l’aide de cet exercice régulièrement fait, vous anticiperez votre position. Suivant la focale montée sur votre boîtier, vous prévisualiserez le cadrage.
Ces éléments vous apprennent le placement dans la rue.

5 : Éloge de la lenteur

Autres conseils importants que nous avons vus.
Il consiste à ralentir ses pas, éviter les mouvements brusques et surtout ne pas se cacher.
Vous êtes photographe, vous avez le droit de pratiquer votre passion. N’hésitez pas à montrer votre appareil, au niveau de votre poitrine, vos gestes deviendront moins brutaux.

6 : Commencer sa route

Les lieux : privilégiez les spots à touristes et comportez-vous comme eux.
De mon côté, j’ai débuté dans les manifestations en réalisant des portraits au 28 mm.
Je vous laisse imaginer la distance que j’avais avec les personnes !

Les mains pleines.

Street photo et le hasard. Pantalon blanc un jour de pluie

Maintenant, vous avez tout dans les mains.
Dans la rue, vous prédirez que cette personne à 10 m ne donnera rien avec votre 28 mm. Une mouche au milieu du vide.
Inutile de tenter de cadrer, mais en vous déplaçant, en anticipant la direction de l’homme, vous maîtrisez votre position.
Mine de rien, vous aurez réalisé un sérieux bond en avant.
Vous pouvez prédire et prévisualiser votre photo.
De plus, vous savez très bien qu’à plus de 3 m approximativement, le regard constitue une conversation.
Mais vous êtes détendue, immobile, elle voit bien cet appareil sur votre poitrine. Vous n’agressez pas, elle continue son chemin, vous laissant à votre occupation.
15 cm, c’est l’écart qui sépare votre boîtier de votre œil. Vous ne gesticulez pas pour cadrer.

Vous devenez presque invisible et serein.

Mais cela ne s’arrête pas là.
Lorsque vous lisez un bouquin photo, posez-vous une série de questions
Ce photographe possède-t-il une longueur particulière, privilégiée ?
Quelle focale utilise-t-il ? Modifie-t-elle sa distance idéale ?
Comment organise-t-il sa série avec différents plans ?
Nous pourrions aller plus loin, mais je vous laisse découvrir les autres questions à se poser, vous détenez déjà de bonnes bases.

Mais Rome ne s’est pas fait en un jour.

Changer ses habitudes et ses comportements dans la rue n’est pas un long fleuve tranquille.

Des difficultés vont surgir.

Toujours cette inquiétude que l’on vous dévisage.
Cet air que vous prenez malgré vous lorsque vous regardez une personne qui vous intéresse du coin de l’œil.

Vous allez aussi continuer à prendre des images sans grands internet à 15 m. Le sujet sera noyé dans le fond.
Cela ne sert à rien et l’instant est passé.
Vous n’admettez pas qu’une fois à proximité, après un moment, vous devenez invisible.
Testez l’exercice de la terrasse de café, vous apprendrez à ne pas vous précipiter.
Apprenez à tourner autour.
À vous approcher et à ne pas gesticuler. Vous commettrez des erreurs. Assumez-les.
Durant cette période, des gens vous accosteront. Votre cœur va s’accélérer.
La peur va vous envahir.
Commencez toujours la négociation par bonjour et un sourire et répondez favorablement aux questions.
Pour ma part, je ne bataille pas.
Des personnes m’ont manifesté leurs désapprobations. Le plus souvent, juste une phrase lancée du genre « Pas de photos ».
Je n’y prête guère attention et si elles viennent vers moi, je discute.
Une seule fois, j’ai effacé mes images d’une personne. Elle n’était même pas sur le cliché, mais réclamait la paternité d’un tas de fringues sur le trottoir.
Ne pas insister.

Ce sera difficile, mais en pratiquant avec méthode vous devriez progresser.

Street art et street photo

Que la force soit avec vous !

Maintenant, vous avez tout dans les mains !

Sortez !

Ne remettez pas à demain vos bonnes résolutions, et commencez de suite à vous rapprocher.

Pour démarrer, programmer une escapade.

Tiens, organisez cette séance samedi prochain. Pour ne pas créer de conflits dans la famille, la journée de RTT se négocie facilement. Elle sera à vous et à votre pratique.

Choisissez l’endroit. Pour entamer, choisissez un lieu touristique.
Les grandes villes en possèdent toutes.
À défaut, rendez-vous à la plus proche de chez vous.
Le petit déjeuner permet de feuilleter un bouquin d’un photographe qui vous inspire.
Excellente préparation intellectuelle.
Cela va vous mettre dans le bain plus rapidement que vous ne le croyez. Vous vous imprégnez des compositions, des idées comme les reflets, les ombres ou les cadres imbriqués.

Les réglages pour faire une pose lente. Street photo et les transports en commun

Ensuite, je vous conseille d’utiliser les transports en commun.

Pourquoi ?

Car c’est bon pour la planète.
Ils permettent de prendre le temps de voyager.
Vous pourriez commencer dans une gare. Puis quelques shoots dans le train des personnes qui lisent ou dorment.

Démarrez tôt : départ à 9h00 max et en route.

Mais d’abord habillez-vous sobrement, comme tout le monde.
Le pantalon rouge jumelé d’un tee-shirt à pois et coiffé d’un sombrero ne semble pas idéal dans nos contrées.

Vous allez marcher durant une journée, alors oubliez votre besace de matériels.
Un boîtier, une focale fixe ou un zoom faute de mieux.
Mettez dans la poche deux ou trois piles suivant la consommation de votre appareil.
Ne négligez pas d’embarquer une carte mémoire, si vous vous voulez vous rassurer.

Et c’est tout.

À la limite, ajoutez un petit sac à dos ou en bandoulière avec une bouteille d’eau et un parapluie. Surtout léger, vous allez devoir le porter une journée entière.

Vous possédez maintenant toutes les cartes.
Cela vaut l’effort. C’est la seule issue pour gagner d’excellents clichés de rue. L’unique raison qui fera que vous ferez de bonnes images, c’est parce que vous pratiquez et que vous assumez votre pratique de la photo.
À vous de vous lancer sur ce chemin.

Allez-y et n’hésitez pas à partager vos réussites et vos échecs par mail.
Votre expérience m’intéresse, elle ne peut qu’enrichir la mienne.

street photography et le Che.

  1. Cette partie est fortement inspirée par Descamps, M. (1993). 14 – La proxémie ou le code des distances. Dans : , M. Descamps, Le langage du corps et la communication corporelle (pp. 124-131). Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.
  2. https://en.wikipedia.org/wiki/Heini_Hediger Heini Hediger (30 novembre 1908 – 29 août 1992) était un biologiste suisse réputé pour ses travaux en proxémie sur le comportement animal et est connu comme le « père de la biologie zoologique »
  3. (Argyle et Dean, 1965)

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